Christophe Boltanski

(Chronique parue en juin 2016 dans le journal Accès)

À nouveau nous voilà au cœur d’une tribu, cette fois celle des Boltanski. Une famille française, marquée par la peur et le déracinement, conséquence de cette terrible grande guerre, la deuxième du précédent siècle, et qui a obligé Étienne, le grand-père juif de Christophe Boltanski, à vivre caché dans l’appartement familial parisien pour échapper à la déportation. Un entre-deux minuscule d’où il ne sort, le plus souvent, qu’à la tombée de la nuit pour rejoindre le lit conjugal, au point où son fils ne le reconnaitra même pas à la fin de la guerre, et qui aura un mouvement de recul quand sa mère lui présentera cet inconnu en affirmant qu’il est son père.

Ce très beau « roman-vrai », paru en 2015 aux éditions Stock, et couronné du prix Femina (pour une fois bien mérité), n’est en rien le millionième bouquin sur la guerre. Plutôt la très délicate traversée d’un siècle d’une famille excentrique et névrosée, vivant recluse au cœur de Paris, dans un monde dont ils avaient appris à se méfier.

Christophe Boltanski choisit de nous présenter sa famille, avec ses secrets et ses mystères, au travers des chapitres dont chacun raconte une pièce particulière de la maison. Nous traversons ainsi la cour intérieure, puis la cuisine jusqu’au grenier, sans oublier bien sûr « la cache ». À peine une pièce, rappelle Boltanski. Probablement une anomalie architecturale qui devait son existence à un défaut de construction, et où le grand-père vivra isolé pendant vingt mois après avoir organisé sa prétendue évasion au milieu de la nuit, en faisant assez de bruit pour que tous les voisins entendent, et le croient parti.

Parce que les voisins, ceux qu’on salut volontiers le soir en revenant du boulot, qui demandent gentiment des nouvelles du petit dernier et s’inquiètent de la santé de votre femme, ces voisins donc qu’on croit presque des amis sont aussi ceux qui, par simple opportunisme, peuvent lâchement vous dénoncer quand l’occasion se présente. Une histoire de nature humaine, paraît-il.

Ainsi cette anecdote révélatrice, un peu triviale convient l’auteur, et qui concerne un chat. Profitant d’une fenêtre entrouverte, le matou de la famille Boltanski s’est un jour introduit chez le voisin pour pisser un peu partout. L’occupant de l’appartement est évidemment furieux et menace aussitôt le propriétaire de le dénoncer à la police s’il ne se débarrasse pas du coupable. Une banale querelle entre voisins? Pas en temps de guerre. Pas quand l’un des deux est juif et que les Allemands martèlent les pavés de Paris de leurs bottes bien cirées.

L’homme le tient, il le sait, et le marché qu’il lui propose est simple. C’est lui ou le chat. Dans son esprit, l’un et l’autre se valent bien. Pendant toute la journée, Étienne Boltanski essaiera de se débarrasser de la pauvre bête. D’abord en l’empoisonnant puis, voyant que l’animal reste tapi sous un meuble, le museau révulsé, la gueule dégoulinant d’écume, il finira par le tuer de ses propres mains. Sans doute l’a-t-il noyé dans la baignoire, conclut le narrateur.

C’est dans cette médiocrité à l’échelle humaine (celle du voisin, bien sûr) que peuvent naître des personnages plus grands que nature. Ainsi en est-il de la femme d’Étienne Boltanski. Frappée de poliomyélite, elle s’acharne à traiter son handicap par le mépris. Véritable point d’ancrage d’une maisonnée mal adaptée au monde extérieur, elle voit tout, contrôle tout, ne se déplace qu’entourer des siens. « Mes enfants sont mes cannes », dit-elle volontiers. C’est elle qui encouragera son mari à se cacher dans la maison, convaincue qu’ils ne pourront désormais faire confiance à personne après l’histoire du chat.

On avance dans le roman en prenant, une à une, les clés que l’auteur laisse dans chacune des pages, et qui permettent de comprendre cette famille fascinante dont la vie s’est littéralement soudée autour de cette « cache ». Une façon pour eux de ne jamais oublier qu’on est à l’abri nulle part, et que même chez le voisin le plus affable peut se cacher le pire des salauds.

Il sera possible de se procurer ce roman à partir de vendredi à la Foire du livre d’occasion.

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